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On raconte qu’il y a des gens qui seraient capables de se tenir debout et de marcher sans béquilles.

Mais bon, c’est juste des choses qu’on raconte…

Ce matin-là, le jeune roi était parti à la chasse, et tandis qu’il galopait à toute allure pour essayer de rattraper un cerf qu’il pistait depuis déjà un moment, le sabot de son cheval a heurté une roche, et le roi s’est retrouvé catapulté contre un arbre à plusieurs mètres de là.

Le diagnostic des médecins était sans appel. Le roi ne pourrait plus se servir de ces jambes et devrait désormais utiliser des béquilles.

Le coup était dur et le roi vivait assez mal son invalidité. Peu à peu, il s’est aigri, est devenu cruel. Il supportait mal de voir son entourage, ou même son peuple se mouvoir aussi librement.

Un jour, il a même décidé que puisqu’il ne pouvait être semblable aux autres, et bien ce serait les autres qui seraient semblables à lui.

Il édicta alors une loi : tous seraient désormais obligés de se déplacer en béquilles.

Et c’est à ce moment précis que tout est parti en vrille.

Se soumettre à cette loi absurde, le peuple n’y était pas disposé,

ils étaient peut-être dix, posés là devant le palais à refuser de se courber,

de se courber pour obéir, de se courber pour avancer

Ils ont été plus nombreux encore à refuser de s’embéquiller,

mais c’était ça ou la potence, ça leur a pas pris long avant de plier

La police, en béquille, poursuivait les réfractaires

ça a été long et pénible, mais ils ont fini par les choper et les mettre tous à terre.

Les agitateurs, pendus pour l’exemple,

y’a plus eu personne pour remonter la pente

Alors chacun s’est résigné à vivre au son des cannes qui s’entrechoquent

Et tant pis si ça fait mal, et tant pis si ça nous bloque,

mais si c’est tout ce qu’il y avait à faire pour avoir la paix,

C’était après tout pas si grave, suffisait juste de s’y habituer.

Le roi a vécu loooongtems, trèèèès longtemps, trop longtemps. Temps et si bien qu’à sa mort, des générations et des générations n’avaient appris à se déplacer qu’à l’aide de béquilles et avaient fini par oublier qu’on pouvait faire sans.

Bien sûr, il y avait bien quelques anciens qui avaient attendu ce moment si longtemps, et qui se sont empressés de laisser tomber les béquilles, mais leur corps fatigué ne pouvait plus les soutenir. Et quand ils racontaient qu’avant, on marchait sur ses deux jambes, les autres souriaient et échangeaient des regards narquois/entendus en disant : « mais oui, c’est ça grand-père ! Mais ça c’était au temps où les poules avaient des dents ».

Mais y’avait ce vieux-là, lui avait toujours vécu seul et à l’écart des autres et n’utilisaient ses béquilles que pour se rendre au village. Le reste du temps, il était libre. Lui n’avait pas oublié.

Quand il a appris la mort du roi, il a jeté ses béquilles au feu, et s’est rué au village.

Là il fait le tour de la grand-place sous les yeux médusés des autres.

Regardez, regardez, oui, c’est possible,

On peut se mettre debout sans perdre l’équilibre

Vous pouvez, vous devez vous affranchir!

Et pour ça, ma foi, y a juste un pas à franchir.

Les gens sur la place s’amassent,

savent pas trop quoi faire, savent pas trop ce qui se passe,

les jeunes ont l’avantage, décident de se lancer

ça laisse tomber les béquilles, ça titube et ça se ramasse

ça essaie encore, ça se relance, et ça se fracasse.

Que voulez-vous, le monde se fait pas en un jour,

Alors y’a eu des bleus, des contusions, on a appelé les secours.

Ce sont les flics qui sont venus, remettre de l’ordre dans tout ça

Si ce vieux-là fout la pagaille, ça sera pas long de le mettre au pas

Pas eu le temps de s’expliquer, ils te l’ont saisi par le bras

et lui ont dit d’aller se faire voir,

que s’il voulait impressionner son monde, il pouvait bien aller vendre ses talents dans une foire.

Alors il est rentré chez lui. La nuit venue, tandis qu’il ruminait ce qu’il s’était passé, il a entendu gratter à sa porte. Pensant avoir à faire à la police, il se tenait sur ses gardes, mais les grattements insistaient, puis il a entendu une petite voix : « Ouvrez, s’il vous plaît grand-père ». Il a ouvert et il a alors vu dix paires d’yeux qui le regardaient avec un mélange d’admiration et de crainte.

C’était dix gamins du village qui, impressionnés par sa démonstration, l’avaient suivi de loin pour venir lui demander de les prendre comme disciples.

Comme disciples ?

Oui maître nous voulons nous aussi apprendre à marcher sans béquilles.

Le vieux, en s’entendant appeler « maître » a failli éclater de rire, mais en les regardant il a compris que l’heure était grave et que l’avenir était entre leurs mains à tous.

Pendant des mois, ils sont venus le voir à tour de rôle, par petits groupes pour ne pas éveiller les soupçons. Et le jour où ils sont devenus suffisamment habiles, ils se sont tous rendus à pied au village.

Il fallait les voir, sautiller, danser et courir !

Les mains libres, les jambes lestes, prêts à tout conquérir

Mais les esprits méfiants n’étaient pas prêts à ça,

La police, à cheval, est venue mettre le hola,

ils ont embarqué tout le monde, le vieux et disciples,

et les ont traduits en justice, condamnation à choix multiple :

les jeunes ont été condamnés,

et le vieux, exécuté.

Le temps a passé.

Il paraît que dans le royaume, certains soirs de veillée, on raconte qu’il y a des gens qui seraient capables de se tenir debout et de marcher sans béquilles.

Mais bon, c’est juste des choses qu’on raconte. Personne n’y croit vraiment.

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2 réflexions sur “Les béquilles

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